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Le commerce équitable

Comment définir le «commerce équitable»? La réponse est multiforme. Nous examinons ici ses tenants et ses aboutissants: les acteurs, les polémiques, les avantages et les inconvénients.

A l’échelon international, l’expression a deux sens distincts. Dans le cadre des négociations commerciales, elle est utilisée au sens large pour dénoncer les subventions et barrières déguisées qui distordent les échanges mondiaux, portant ainsi préjudice aux pays en développement et aux producteurs de denrées de base. Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et prix Nobel d’économie, prône un «commerce équitable pour tous» dans le contexte du Programme de Doha pour le développement, dernier cycle de libéralisation du commerce de l’OMC.

 

Fair Trade
Ces affiches de Max Havelaar, organisation de commerce équitable, favorisent ses produits tout en sensibilisant aux questions sociales sous-jacentes. Elles montrent qu’en négociant les meilleurs prix, les producteurs pauvres sont en mesure de payer l’électricité, l’école et les médicaments.
© Max Havelaar

Petite taille mais grande influence

Les petits producteurs de boissons fruitées des pays en développement ne reçoivent qu’une fraction de ce que les consommateurs des pays riches paient dans les supermarchés. Pire encore, leurs revenus fluctuent fortement d’une saison à l’autre, voire d’un jour à l’autre, en fonction du prix des produits de base. L’âpre concurrence que se livrent les producteurs pour sauvegarder leurs revenus dans ce contexte incertain risque d’accélérer la paupérisation à l’échelle planétaire.

C’est ici qu’intervient le célèbre mouvement du commerce équitable qui fête officieusement ses 60 ans cette année; cette initiative de labellisation, commercialisation et sensibilisation vise à garantir aux producteurs des pays en développement un prix plus rémunérateur que les cours mondiaux. Cet article tente de replacer le mouvement alternatif dans le contexte du développement du commerce.

Le commerce équitable verse aux producteurs un prix généralement supérieur d’un quart à un tiers par rapport au cours du marché libre. Mais seuls les produits labellisés Fairtrade, à savoir bénéficiant d’une certification de Fairtrade Labelling Organizations (FLO) International, peuvent prétendre à un prix minimum. La majorité des accords du commerce alternatif évoquent un «juste prix» non précisé à payer aux producteurs pour leur assurer un salaire décent et des coûts de production durables (Fair Trade in Europe 2005).

Selon la Fédération du commerce équitable basée aux États-Unis, les volumes de vente des produits équitables représentent moins de 0,1% des produits échangés à l’échelon planétaire.

Le commerce équitable a-t-il un poids réel? Peut-il survivre à la concurrence d’acteurs plus importants? FLO, basée en Europe, annonce que désormais près de 55 000 supermarchés distribuent des produits équitables (à savoir tous organismes alternatifs de commerce équitable confondus) en Europe et que la part de marché est très importante dans certains pays: ainsi en Suisse, 47% des bananes, 28% des fleurs et 9% du sucre vendus bénéficient d’un label équitable. Au Royaume-Uni, où le marché est huit fois plus grand qu’en Suisse, les produits labellisés représentent 5% du marché pour le thé, 5,5% pour les bananes et 20% pour le café moulu.

Si la part de marché est faible, les ventes progressent rapidement. Selon FLO, elles ont augmenté en moyenne de 20% par an en Europe depuis 2000. Les ventes au détail de produits équitables vendus en Europe dépassent désormais les €660 millions, soit deux fois plus qu’il y a cinq ans.

Des procédures de labellisation sont en cours dans 15 pays européens; les producteurs équitables sont regroupés au sein de 3 000 organisations locales et sont chapeautés par une organisation faîtière présente dans plus de 50 pays en développement. La filière labellisée concerne des produits alimentaires, café et bananes notamment, et artisanaux.

L’Europe est le principal marché (60% à 70%) du commerce équitable. Les organisations importatrices s’approvisionnent en Afrique (26%), Asie (40%) et Amérique latine (34%).

L’impact des produits équitables ne se mesure pas uniquement en parts de marché. La sensibilisation à l’éthique commerciale fait vibrer la fibre citoyenne des consommateurs en se focalisant sur les objectifs de développement qui sont hors du champ d’intérêt des marchés conventionnels. Dans Fair Trade in Europe 2005, les organisateurs du commerce équitable en Europe déclarent que le commerce alternatif n’est pas seulement une niche de marché destiné aux classes moyennes du Nord soucieuses d’équité sociale. Il emprunte la filière de commercialisation conventionnelle; les consommateurs, les autorités publiques, et même les entreprises privées, voient en lui un maillon du développement durable et de l’éradication de la pauvreté.

Les adversaires du commerce équitable ne nient pas qu’il fasse reculer la pauvreté mais pour une minorité de producteurs (voir ci-après «le pour et le contre»). Les exportateurs le voient comme une opportunité de niche. Pour les professionnels du développement du commerce, les commerçants de la filière équitable sont des partenaires potentiels capables de renforcer les capacités d’accès des exportateurs aux marchés mondiaux, notamment celle liée aux normes.

Les décideurs doivent aussi prendre la mesure des enjeux. Les commerçants équitables sont une force politique plus influente que ne le laissent supposer les statistiques sur le commerce international. Leurs campagnes se focalisent sur les coûts sociaux et environnementaux de la libéralisation des marchés pressentis par les militants altermondialistes. Durant les réunions ministérielles de l’OMC, le mouvement alternatif est venu grossir les rangs des protestataires s’insurgeant contre la tournure prise par les négociations en cours sur le commerce. Mais de nombreux commerçants équitables acceptent pleinement les réalités du marché en s’opposant à toute forme de protectionnisme déguisé (voir l’interview de Paola Ghillani).

Le BA-ba du commerce équitable

Les cinq armes à disposition des organisations équitables pour contribuer au développement sont:

  • SurcoĂ»t. Les produits Ă©quitables sont parfois plus chers que les produits conventionnels. La diffĂ©rence va dans la poche des communautĂ©s de producteurs en vue d’amĂ©liorer leurs conditions de travail.
  • Certification et labellisation. Les normes visent Ă  amĂ©liorer la qualitĂ© des produits, les conditions de travail, la durabilitĂ© de l’environnement, le dĂ©veloppement des entreprises et la formation. En Europe, les labels (Max Havelaar, TransFair, Fairtrade Mark et Rättvisemärkt) sont coordonnĂ©s par FLO.
  • Micro-crĂ©dit. Il permet aux petits producteurs de se lancer dans des projets de commerce Ă©quitable.
  • Appui technique. Il inclut le dĂ©veloppement des entreprises, les informations commerciales, des conseils sur les normes de qualitĂ©, la formation aux nouvelles techniques, etc.
  • Sensibilisation. Elle est une composante importante de la commercialisation Ă©quitable; sur chaque emballage figure le logo et un message sur le commerce alternatif. L’étiquetage est utile aux organisations spĂ©cialisĂ©es mais aussi aux supermarchĂ©s car il amĂ©liore la commercialisation vers un segment Ă©troit de consommateurs (niche de marchĂ©) enclins Ă  payer un surcoĂ»t pour leur cafĂ© afin que les producteurs perçoivent un juste prix par exemple.

Il ne s’agit pas d’un appel à la charité. Certains commerçants de la filière traitent le commerce alternatif comme un modèle d’entreprise, dont l’avantage comparatif est la qualité environnementale et qui pratique des prix identiques à ceux des produits conventionnels.

Le pour et le contre

Les acteurs équitables résument ainsi les avantages du commerce alternatif:

  • Les producteurs mènent une vie dĂ©cente, se dotent de compĂ©tences et d’un savoir-faire, accèdent au crĂ©dit, bĂ©nĂ©ficient d’une assistance technique et d’informations sur les marchĂ©s, se familiarisent avec le commerce et acquièrent de l’expĂ©rience Ă  l’exportation.
  • Le surcoĂ»t payĂ© aux agriculteurs n’influe pas sur le prix au consommateur car les organisations Ă©quitables gèrent toutes les opĂ©rations depuis la production jusqu’au dĂ©taillant, supprimant ainsi les intermĂ©diaires.
  • Les consommateurs disposent d’un outil de promotion du consumĂ©risme raisonnĂ©.

Les opposants font parfois des échanges marchands équitables la panacée à tous les problèmes de développement, faussant du même coup le jugement des stratèges qui s’interrogent sur l’opportunité de collaborer avec les commerçants équitables dans le cadre du développement. Mais il est généralement admis que:

  • Les volumes de vente sont trop marginaux pour amĂ©liorer rĂ©ellement le niveau de vie des pays en dĂ©veloppement. En supposant qu’ils progressent, seulement 20% des consommateurs au plus sont prĂŞts Ă  payer un surcoĂ»t pour des produits Ă©quitables. L’expansion est donc limitĂ©e.
  • Produire davantage de produits Ă  bas prix pour des marchĂ©s sur-approvisionnĂ©s revient Ă  ajourner le dĂ©veloppement; plutĂ´t qu’une dĂ©pendance vis-Ă -vis des produits alimentaires et artisanaux, mieux vaudrait diversifier les exportations, ajouter de la valeur ou trouver de nouvelles mesures sociales en faveur des communautĂ©s reculĂ©es.
  • Les pays riches peuvent aider les pays pauvres en Ă©largissant l’accès Ă  leurs marchĂ©s pour des produits Ă  prix normaux.
  • Les organisations de labellisation se passent d’intermĂ©diaires mais elles ne restituent pas la totalitĂ© des Ă©conomies rĂ©alisĂ©es aux agriculteurs. Le commerce Ă©quitable est un crĂ©neau coĂ»teux qui doit faire une promotion continue et sensibiliser les consommateurs. Les coĂ»ts de commercialisation Ă©levĂ©s sont une des raisons pour lesquelles tout ne retombe pas dans la poche des producteurs.
  • Les dĂ©taillants peuvent abuser de la conscience sociale des consommateurs. Dans The Undercover Economist, Tim Harford, Ă©conomiste Ă  la Banque mondiale, conclut en constatant le prix fort appliquĂ© au cafĂ© Ă©quitable dans son bar favori, que «facturer dix pennies de plus peut donner une idĂ©e fausse du coĂ»t rĂ©el du cafĂ© Ă©quitable». Il ajoute qu’en doublant le revenu d’un producteur, le surcoĂ»t de la tasse de cafĂ© vendue dans un bar du Royaume-Uni resterait infĂ©rieur Ă  un penny. L’argument suffit Ă  faire reculer le cafetier.
  • Les normes et critères varient en nombre et en type, et gĂ©nèrent peu de dĂ©bats hors des organisations. Les consommateurs ne sont donc pas Ă  mĂŞme de juger de l’équitĂ© rĂ©elle du commerce. Tous les commerçants Ă©quitables ne sont pas membres de FLO, notamment Rugmark et Clean Clothes Campaign. Et les normes portent (ou non) sur les conditions de travail et l’environnement autant que sur la stabilitĂ© des prix.

Les défis posés aux commerçants équitables

Les commerçants équitables jugent l’avenir prometteur, mais des améliorations restent à faire.

  • Les organisations Ă©quitables doivent identifier d’autres sources de croissance, asseoir leur crĂ©dibilitĂ© auprès des consommateurs par un meilleur contrĂ´le qualitatif et trouver un juste Ă©quilibre entre leurs activitĂ©s commerciales et de plaidoyer.
  • Les organisations importatrices doivent fidĂ©liser la clientèle face Ă  la concurrence, identifier de nouvelles sources de croissance autres que les supermarchĂ©s et collaborer davantage entre elles.
  • Les organisations de labellisation doivent gĂ©rer leur forte croissance, qui devrait se confirmer. Elles doivent faire preuve d’innovation pour coopĂ©rer avec les multinationales, très intĂ©ressĂ©es par les labels Ă©quitables. Elles doivent Ă©galement trouver un juste Ă©quilibre entre la normalisation et la surrĂ©glementation par des organismes officiels du commerce Ă©quitable. 

 

-- Source "La revue du Centre du commerce international" --

 

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