Remplacer le film plastique qui entoure nos aliments par un revêtement issu… d’un champignon comestible. C’est l’idée, très sérieuse, explorée par une équipe de l’université du Maine qui s’est intéressée au mycélium de la tramète versicolor, plus connue sous le nom de « turkey tail », ou queue de dinde. Leur objectif : créer un revêtement naturel, sûr pour les aliments, capable de résister à l’eau, aux graisses et à l’oxygène, tout en se passant totalement de plastique.
Le problème des emballages à usage unique
Le film plastique alimentaire, les gobelets à usage unique et les revêtements internes des gobelets carton sont partout. Ils protègent les aliments, limitent l’oxydation, empêchent les liquides de s’infiltrer… mais au prix d’une pollution massive :
- la plupart de ces plastiques ne sont pas ou très peu recyclés,
- ils finissent en décharge, en incinération ou dans les océans,
- leur fabrication repose encore largement sur les combustibles fossiles.
Même lorsque le support est en papier ou en carton, c’est souvent une fine couche plastique qui assure l’étanchéité. Résultat : des emballages composites difficiles à recycler, qui alimentent le flux continu de déchets à usage unique.
D’où la quête de nouveaux matériaux capables d’offrir les mêmes performances sans les inconvénients des polymères synthétiques. C’est là qu’entrent en scène les champignons.
Champignons 101 : le pouvoir discret du mycélium
Quand on pense champignon, on imagine le chapeau et le pied en forêt. Mais la vraie star, du point de vue des matériaux, c’est le mycélium : ce réseau de filaments fins, invisibles à l’œil nu, qui colonise le bois ou le sol.
Ce mycélium forme une sorte de feutre microscopique très dense, naturellement hydrofuge. Il est déjà utilisé pour créer des mousses de protection, des briques isolantes ou des matériaux de construction plus durables. Des entreprises comme Ecovative fabriquent par exemple des emballages de protection à base de mycélium pour remplacer le polystyrène.
L’équipe du Maine a choisi la tramète versicolor, un champignon comestible bien connu en mycothérapie, qui pousse sur les troncs d’arbres morts dans le monde entier.

Une recette étonnante : champignon + fibres de bois
Pour concevoir leur alternative au film plastique, les chercheurs ont combiné :
- du mycélium detramète versicolore,
- une solution riche en nanofibrilles de cellulose, de minuscules fibres de bois déjà utilisées dans l’industrie papetière.
Les nanofibrilles apportent une structure mécanique fine, capable de bloquer l’oxygène, les huiles et les graisses. Le mycélium, lui, assure l’effet barrière à l’eau et lie l’ensemble en une couche continue.
Le mélange est appliqué en couches fines sur différents supports :
- deux types de papier,
- du denim,
- un feutre polyester,
- une fine feuille de bois de bouleau.
Le tout est ensuite laissé à pousser dans un environnement chaud pendant quelques jours.
Une fine peau fongique, mais très efficace
Après trois jours de croissance, on obtient une couche continue, à peine plus épaisse qu’un coup de peinture, qui change légèrement la couleur de la surface (taches jaunâtres, orangées ou brunes).
Les échantillons sont ensuite passés au four pour :
- tuer le champignon (on ne veut pas qu’il continue à pousser sur l’emballage),
- sécher complètement la couche.
Résultat :
- L’eau se comporte comme sur une surface déperlante : les gouttes se forment en petites sphères qui roulent, au lieu de s’étaler ou de s’absorber.
- Les liquides testés (eau, carburant n-heptane, solvant toluène, huile de ricin) ne pénètrent pas les matériaux traités, là où ils imbibent facilement les versions non revêtues.
En clair, ce film fongique crée une barrière polyvalente contre de nombreux liquides tout en restant très fin et souple.
Vers une alternative au film alimentaire et aux revêtements de gobelets
Avec ce type de performance, les applications sont évidentes :
- barrière intérieure pour gobelets en papier,
- revêtement protecteur pour emballages carton ou papiers alimentaires,
- alternative à certains films plastiques utilisés pour envelopper ou séparer les aliments.
L’avantage clé : le revêtement est constitué de matières naturelles (fongiques et végétales), potentiellement compostables ou au moins bien plus compatibles avec les filières de recyclage papier que des plastiques classiques.
En outre, le champignon choisi est comestible et le procédé vise explicitement un usage food-safe, ce qui facilite une future adoption dans l’agroalimentaire, sous réserve, bien sûr, de validations réglementaires.
Comment cela se compare aux plastiques classiques ?
Les films plastiques et les revêtements à base de polymères fluorés ou polyéthylène offrent déjà d’excellentes performances de barrière. Mais ils présentent plusieurs limites :
- Impact environnemental élevé, de la production à la fin de vie,
- dépendance au pétrole ou au gaz,
- difficulté à les séparer des supports papier/carton, ce qui compromet le recyclage.
Le revêtement à base de turkey tail ne prétend pas révolutionner instantanément toutes les chaînes de production, mais il coche plusieurs cases intéressantes :
- fabriqué à partir de ressources renouvelables (champignon + bois),
- process de croissance à température modérée,
- possibilité d’être cultivé directement sur le matériau à protéger, réduisant certaines étapes industrielles,
- compatibilité potentielle avec des supports variés (textiles, bois, papier).
Reste à vérifier à grande échelle la durabilité mécanique, la tenue dans le temps, la résistance aux chocs thermiques et les coûts de production.
Les champignons, nouveaux héros des matériaux durables
Ce n’est pas la première fois que les champignons s’invitent dans la tech des matériaux :
- des tuiles de construction à base de mycélium et de bambou sont testées pour mieux isoler les bâtiments,
- des blocs de mycocrete (un “béton” fongique) sont étudiés pour la construction légère,
- des membranes dérivées de champignons sont explorées pour le nettoyage des marées noires ou la filtration de polluants.
Cette nouvelle application dans le domaine de l’emballage s’inscrit donc dans une tendance de fond : utiliser le mycélium comme plateforme matérielle pour créer des alternatives biodégradables à des produits pétrosourcés.

Défis à venir avant l’industrialisation
Pour passer du labo au rayon emballage des supermarchés, plusieurs étapes restent à franchir :
- Industrialisation du procédé
Il faudra adapter cette culture fongique à des vitesses et volumes compatibles avec l’industrie papetière et l’emballage, probablement via des lignes continues de revêtement et des conditions de croissance optimisées. - Standardisation et contrôle qualité
La croissance d’un organisme vivant implique plus de variabilité qu’un polymère extrudé. Il faudra garantir une épaisseur homogène, une barrière stable, ainsi que l’absence de contaminants. - Conformité réglementaire
Pour un usage direct en contact alimentaire, les autorités devront valider l’innocuité du revêtement, y compris en conditions extrêmes (chauffe, congélation, acides, graisses, etc.). - Compétitivité économique
Même si la matière première (bois, champignon) est bon marché, l’ensemble du process devra rivaliser avec des lignes plastiques ultra-optimisées pour convaincre les géants de l’emballage.
Une piste prometteuse pour sortir du tout-plastique
Cette innovation ne va pas faire disparaître le film plastique du jour au lendemain, mais elle illustre une approche de plus en plus explorée : copier l’intelligence de la nature pour répondre aux défis environnementaux.
En combinant biologie fongique et ingénierie des fibres de bois, les chercheurs montrent qu’il est possible de créer une barrière protectrice performante sans recourir au plastique. Si la technologie parvient à franchir le cap de l’industrialisation, nos gobelets, nos barquettes et nos papiers alimentaires pourraient un jour être protégés par une fine couche… de champignon.
Une manière plutôt élégante de réduire la montagne de plastiques à usage unique qui s’accumule aujourd’hui dans nos décharges et nos océans.








