Et si demain, la France était coupée du système SWIFT ? Cette menace, brandie par Washington comme l’arme atomique financière, n’est plus un scénario de science-fiction. Mais derrière la domination apparente du dollar, une réalité plus nuancée se dessine. Entre technologies de rupture, boucliers européens et alliances inattendues, la France dispose de cartes maîtresses pour continuer à commercer. Voici le plan de bataille pour un monde sans le billet vert.
Le réseau SWIFT est le système nerveux de la finance mondiale. En être exclu équivaut théoriquement à une paralysie totale. Mais les stratèges économiques ont identifié une faille majeure dans l’hégémonie américaine : la confusion volontairement entretenue entre la spéculation financière et l’économie réelle.
Marché des changes : Se passer du dollar sur le Forex, la fin de la « triangulation » forcée
Sur le marché des changes, l’hégémonie du dollar repose sur une mécanique d’optimisation appelée la triangulation. Jusqu’à présent, pour convertir des Euros en Reals brésiliens, il était plus rapide et moins coûteux de passer par le pivot américain (EUR → USD → BRL) que de faire l’échange direct, faute de liquidité suffisante sur la paire EUR/BRL. Pour s’affranchir du dollar, l’Europe doit développer des marchés liquides de paires de devises croisées directes (Cross-Currency Pairs). Cette bascule est rendue possible par deux leviers modernes : d’abord, les lignes de swap entre banques centrales, qui garantissent un accès illimité aux devises partenaires sans passer par le marché ouvert ; ensuite, l’utilisation de teneurs de marché automatisés (AMM) pilotés par l’IA. Ces algorithmes sont capables d’agréger une liquidité fragmentée pour rendre l’échange direct EUR → CNY ou EUR → INR aussi compétitif et rapide que la route passant par le dollar, rendant le billet vert techniquement superflu pour la conversion.
Pour concrétiser cette rupture avec le dollar sur le marché des changes (Forex) et permettre des échanges directs « devise à devise », il existe aujourd’hui un mélange de projets pilotes technologiques très avancés et d’accords politiques déjà opérationnels.
Voici les initiatives concrètes, actuelles ou en cours de finalisation (horizon 2026), qui permettent de contourner la triangulation par le dollar :
1. Le Projet Mariana (L’avant-garde technologique)
C’est sans doute le projet le plus pertinent pour répondre à votre question sur les AMM (Automated Market Makers).
- Qui : La Banque des Règlements Internationaux (BRI), la Banque de France, la Banque nationale suisse et l’Autorité monétaire de Singapour.
- Quoi : Ce projet a testé avec succès l’utilisation de la technologie de la DeFi (Finance Décentralisée) pour le marché des changes interbancaire.
- Comment ça marche : Au lieu d’avoir un carnet d’ordres centralisé qui nécessite beaucoup de liquidité (souvent en dollars), le projet utilise des « pools de liquidité » automatisés (basés sur le modèle Curve v2).
Ce projet a prouvé qu’on pouvait échanger directement un Euro numérique contre un Franc Suisse numérique ou un Dollar de Singapour de manière automatique, instantanée et sans passer par le dollar américain comme intermédiaire.
2. La plateforme mBridge (L’alternative géopolitique opérationnelle)
C’est le projet le plus avancé au monde en termes de déploiement réel pour les paiements transfrontaliers.
- Qui : La Chine, Hong Kong, la Thaïlande, les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite (rejoint récemment).
- État : En phase de « Minimum Viable Product » (MVP), donc fonctionnel.
- Fonctionnement : C’est une plateforme commune où les banques centrales émettent leur monnaie numérique. Une banque thaïlandaise peut envoyer des Bahts qui sont convertis directement en Yuan pour une banque chinoise. La plateforme gère la conversion « atomique » (PvP – Payment versus Payment) sans passer par le système bancaire correspondant américain (New York).
- Potentiel pour la France : Bien que ce soit un projet à dominante asiatique, techniquement, rien n’empêche la BCE de connecter l’Euro numérique à ce « rail » pour commercer avec ces zones.
3. Le Projet Agorá (La modernisation des dépôts bancaires)
Lancé officiellement en 2024 par la BRI et 7 banques centrales (dont la Banque de France, la Fed, la Banque du Japon…), ce projet est différent mais crucial.
- But : Il ne vise pas à supprimer le dollar, mais à tokeniser les dépôts bancaires commerciaux.
- Intérêt pour le Forex : Il permet de créer un registre unifié programmable. Cela permettrait aux banques privées d’échanger des actifs tokenisés et des devises directement entre elles via des « contrats intelligents » (Smart Contracts), réduisant drastiquement le besoin d’intermédiaires de compensation.
4. Les lignes de Swap de Banques Centrales (L’existant politique)
C’est la solution « low-tech » mais massivement utilisée aujourd’hui pour contourner le marché ouvert du dollar.
- Principe : La Banque Centrale Européenne (BCE) et la Banque Populaire de Chine (PBoC) ont un accord permanent de « swap ».
- Concrètement : Si les banques françaises manquent de Yuans pour payer des importations chinoises (et ne veulent pas passer par le dollar), la BCE peut demander directement des Yuans à la PBoC et les prêter aux banques françaises.
- Tendance : Ces accords se multiplient (ex : Inde-Émirats) pour permettre de régler le commerce pétrolier en monnaies locales (Roupies/Dirhams) sans toucher au dollar.
5. Le système de paiement interconnecté asiatique (Nexus)
- Qui : Les pays de l’ASEAN (Singapour, Malaisie, Thaïlande, Philippines, Indonésie) + Inde.
- Quoi : Ils ont interconnecté leurs systèmes de paiement instantané nationaux (comme si on connectait SEPA instantané avec le système indien UPI).
- Résultat : Un touriste singapourien peut payer en Thaïlande avec son appli locale. La conversion SGD -> THB se fait directement via des fournisseurs de liquidité locaux, sans que la transaction ne soit compensée en USD. L’Europe cherche à connecter son système à ce modèle.
La technologie pour se passer du dollar sur le Forex existe (Projet Mariana pour l’échange algorithmique, mBridge pour le transport). Ce qui manque aujourd’hui, c’est l’échelle industrielle et la connexion officielle de l’Euro à ces nouveaux réseaux.
Marché des ventes de biens : La solution technique « Devise à Devise » (Peer-to-Peer)
L’objectif de la riposte est de supprimer l’intermédiaire américain pour connecter directement l’acheteur et le vendeur, rendant l’exclusion de SWIFT inopérante.
- Le scénario de rupture : Imaginons une exclusion en 2026.
- Ancien monde : La France paie en USD -> La transaction transite par une banque à New York -> Bloqué.
- Nouveau monde : La France active un « corridor de liquidité ». La Banque de France envoie des Euros, qui sont instantanément convertis en la devise du fournisseur via un accord de swap entre banques centrales ou des pools de liquidité automatisés.
- Le résultat : Le dollar n’a jamais été touché. Les États-Unis n’ont juridiquement aucune prise sur la transaction car elle n’a transité par aucun serveur sous leur juridiction.
L’arsenal de la résistance : État des lieux en 2026
Pour rendre ce contournement opérationnel, l’Europe ne part pas de zéro. Elle a développé un écosystème d’infrastructures financières capable de maintenir les flux vitaux. Voici le détail des options sur la table en 2026 :
| Solution | Portée géographique | Avantages | Limites | État en 2026 |
| SEPA Instantané | Zone euro + pays associés | Virements en <10s, faible coût, sécurisé. Maintient le flux interne vital. | Limité aux transactions en euros (inutile pour le grand import/export). | Généralisé. Devenu obligatoire en UE, c’est la base de la survie domestique. |
| TIPS (TARGET Instant Payment Settlement) | Europe | Règlement en temps réel en monnaie centrale, géré par la BCE. Risque de contrepartie nul. | Réservé aux banques centrales et grandes institutions. Pas d’accès direct pour les entreprises. | Opérationnel. Colonne vertébrale des échanges interbancaires européens, en pleine expansion. |
| Wero (EPI) | France, Allemagne, Benelux | Paiements instantanés, souveraineté numérique (remplace Visa/Mastercard). | En cours de déploiement, doit encore gagner la bataille de l’adoption face aux GAFAM. | Lancement progressif. L’alternative européenne aux réseaux de cartes américains. |
| Euro numérique (MNBC) | Zone euro | Monnaie de banque centrale programmable, résistance totale aux sanctions (peer-to-peer). | Encore en phase de test, questions sur la confidentialité et l’adoption par le public. | Prototype avancé. Lancement du prototype final prévu fin 2026. |
| SPFS (Russie) / CIPS (Chine) | BRICS + partenaires | Contournement total du dollar, interopérabilité avec le « Sud Global ». | Risque de dépendance politique à la Chine/Russie. Peu attractif pour les standards UE. | En développement. Peu utilisé en Europe sauf cas d’extrême urgence (énergie). |
Analyse de l’arsenal :
Cet ensemble forme un bouclier à plusieurs niveaux. SEPA et TIPS assurent que l’économie européenne ne s’effondre pas de l’intérieur. Wero protège les paiements du quotidien des consommateurs. L’Euro Numérique est l’arme offensive pour le commerce international. Quant aux systèmes SPFS/CIPS, ils représentent la « roue de secours » ultime pour se connecter au reste du monde si l’Occident se fracture.
L’option taboue : La carte des BRICS
C’est l’éléphant dans la pièce mentionné dans le tableau ci-dessus (lignes CIPS/SPFS). Si la porte occidentale se ferme, la France pourrait être contrainte, par pur pragmatisme, d’utiliser les infrastructures orientales.
- Le projet mBridge : Au-delà des systèmes nationaux russes ou chinois, c’est cette plateforme multi-banques centrales (BRI, Chine, EAU…) qui menace le plus le dollar. Elle permet de connecter directement les monnaies numériques nationales.
- L’intérêt stratégique : Sans rejoindre politiquement les BRICS, la France pourrait techniquement interconnecter son Euro Numérique à mBridge. Ce serait un choix de « Realpolitik » : utiliser ces rails comme infrastructure de secours pour acheter pétrole et matières premières sans passer par le dollar.
Le véritable défi : Changer les mentalités
Si la technologie permet de se passer du dollar et de SWIFT, le frein principal reste l’inertie.
Les entreprises ont l’habitude de tout chiffrer en dollars. Cependant, une exclusion de la France agirait comme un électrochoc. Forcées de survivre, les entreprises basculeraient leur facturation vers l’Euro ou les monnaies locales. L’histoire récente de la Russie montre qu’en cas de nécessité vitale, l’économie réelle trouve toujours un chemin en quelques mois.
Vers un monde multipolaire inéluctable
L’exclusion de SWIFT serait sans doute le plus mauvais calcul de Washington. En coupant l’accès au dollar pour les échanges de biens réels, les États-Unis accéléreraient la fin de leur « privilège exorbitant ».
Techniquement, le monde est prêt pour le paiement direct « devise à devise ». Il ne manque que l’étincelle politique pour l’activer. Avec des outils comme TIPS, l’Euro Numérique et une ouverture potentielle vers les réseaux BRICS, l’Europe prouve qu’elle peut faire tourner ses usines sans la permission de New York. L’enjeu n’est plus de savoir comment rester dans le système, mais d’avoir le courage de construire les rails de sortie.









